• Marie-Avril Roux SteinkĂŒhler

đŸ‡«đŸ‡· - Dialogue des CarmĂ©lites – Un hommage français au droit moral ?

Mis Ă  jour : juin 25

« Vivant : qui vit. C’est du thĂ©Ăątre. Pas un musĂ©e », Ă©crit Jean-Marc Proust dans un article de Slate datĂ© du 22 octobre 2015[1]. Ces mots traduisent l’émoi du monde du thĂ©Ăątre et de l’opĂ©ra, alors que la cour d’appel de Paris a sanctionnĂ© le 13 octobre 2015 la mise en scĂšne du Dialogues des CarmĂ©lites de Francis Poulenc –à partir du texte de Georges Bernanos -, par Dmitri Tcherniakov Ă  l’OpĂ©ra de Munich en mars 2010 et avril 2011, jusqu’au 23 janvier 2016.


© Florence Degoy-Vacher

Contrairement Ă  ce qu’avait retenu le tribunal, la cour estime que « nonobstant sa briĂšvetĂ© et hors de toute apprĂ©ciation de son mĂ©rite, la mise en scĂšne de la scĂšne finale de M. Tcherniakov [
], loin de se borner Ă  une interprĂ©tation des Ɠuvres de Bernanos et de Poulenc, les modifie dans une Ă©tape essentielle qui leur donne toute leur signification et, partant, en dĂ©nature l’esprit »[2].


Or, dans un mĂȘme temps, la cour reconnaĂźt que les Ă©lĂ©ments formels de l’Ɠuvre, tels que le texte, la musique, les didascalies et les thĂšmes principaux, ont Ă©tĂ© respectĂ©s ; seul le tableau final dans sa mise en scĂšne a dĂ©naturĂ© l’esprit de l’Ɠuvre.


L’enjeu de la mise en scĂšne est concentrĂ© dans la scĂšne finale. Dans l’Ɠuvre initiale, c’est-Ă -dire la scĂšne 17 du cinquiĂšme tableau de l’Ɠuvre de Bernanos et le quatriĂšme tableau de l’acte III du livret d’opĂ©ra de Poulenc, les religieuses, condamnĂ©es Ă  mort sous la RĂ©volution française, montent une Ă  une l’échafaud et disparaissent en chantant le Salve Regina, puis le Veni Creator. En comparaison, Tcherniakov propose un espace scĂ©nique constituĂ© d’une baraque en bois entourĂ©e par la foule, tenue Ă  distance par un ruban de sĂ©curitĂ©, dans laquelle sont enfermĂ©es les religieuses. Au son des chants religieux enregistrĂ©s, l’une d’elles, Blanche de la Force les sauve une Ă  une de l’asphyxie, et va s’enfermer seule dans la cabane, qui explose quelques instants aprĂšs. Le son du couperet de la guillotine qui scandait, dans l’opĂ©ra de Poulenc, chaque disparition, marque ici chaque sauvetage. C’est Ă  partir de ces diffĂ©rences que l’esprit de l’Ɠuvre est jugĂ© comme dĂ©naturĂ©.


Cette dĂ©cision a entraĂźnĂ© l’interdiction en tous pays de la diffusion du vidĂ©ogramme de l’opĂ©ra avec la mise en scĂšne de Tcherniakov. Une partie du monde artistique s’est emportĂ©e contre cette dĂ©cision qui, selon elle, est « un frein Ă  la libertĂ© d’interprĂ©tation, [un] risque de figer l’opĂ©ra contemporain, qui a dĂ©jĂ  bien Ă  faire pour ne pas rimer avec ennui »[3].


Cette dĂ©cision interroge la notion d’« esprit d’une Ɠuvre » pour conclure Ă  une dĂ©naturation de l’Ɠuvre initiale, alors mĂȘme que les Ă©lĂ©ments formels en sont respectĂ©s (I). Allant plus loin que la jurisprudence antĂ©rieure Ă  l’approche plus comprĂ©hensive, la Cour sanctionne sĂ©vĂšrement la mise en scĂšne, portant un coup d’arrĂȘt brutal Ă  la diffusion de cet opĂ©ra en tous pays (II).


1. L'esprit de l'Ɠuvre est dĂ©naturĂ© malgrĂ© le respect des Ă©lĂ©ments formels


La Cour reconnaĂźt que la musique et le texte ainsi que les thĂšmes principaux sont respectĂ©s ; pourtant, elle sanctionne une dĂ©naturation de « l’esprit de l’Ɠuvre ». L’esprit d’une Ɠuvre d’opĂ©ra ne dĂ©pend-il pas de facteurs eux-mĂȘmes Ă©volutifs, comme cela est le cas pour le reste du monde de l’art – ne dĂ©cĂšle-t-on pas au fur et Ă  mesure de l’histoire et des recherches qui sont menĂ©es de nouvelles intentions Ă  l’artiste et de nouvelles rĂ©sonnances face Ă  un autre « prĂ©sent » ? En l’espĂšce, la Cour semble juger que l’esprit d’une Ɠuvre d’opĂ©ra est enchĂąssĂ© dans les propos qu’ont pu avoir ses auteurs Ă  un moment donnĂ©.


Bien Ă©videmment, juger de la dĂ©naturation de l’esprit d’une Ɠuvre et de la mise en scĂšne d’un opĂ©ra est un exercice pĂ©rilleux pour un juge, en particulier quand il en arrive Ă  distinguer thĂšmes de l’Ɠuvre et esprit de l’Ɠuvre, et que la cour d’appel et l’instance infĂ©rieure semblent avoir des apprĂ©ciations diffĂ©rentes, voire opposĂ©es concernant cette notion.


Cette dĂ©cision est d’autant plus surprenante que le texte et la musique sont inchangĂ©s, que les didascalies – indications de l’auteur sur la mise en scĂšne – sont respectĂ©es, et que « M. Tcherniakov respecte les thĂšmes de l’espĂ©rance, du martyr, de la grĂące et du transfert de la grĂące et de la communion des saints, chers aux auteurs de l’Ɠuvre premiĂšre »[4].


Pourtant, la cour juge que, durant la scĂšne finale, le changement d’action « rend ainsi Ă©nigmatique, voire incomprĂ©hensible, ou encore imperceptible pour le nĂ©ophyte, le maintien du son du couperet de la guillotine, qui apparaĂźt cette fois-ci paradoxalement scander chaque sauvetage »[5]. Elle estime ainsi que le metteur en scĂšne, qui a pourtant la qualitĂ© d’auteur, doit ĂȘtre un interprĂšte de l’Ɠuvre. Elle considĂšre Ă©galement devoir protĂ©ger le public nĂ©ophyte – il est vrai que « les Dialogues » s’adresse Ă  un public peu Ă©clairé -, peu Ă  mĂȘme de lire une critique afin de s’informer sur le caractĂšre trĂšs libre de la mise en scĂšne proposĂ©e par M. Tcherniakov, ou plus simplement de lire le programme du spectacle ou directement le livret, dans le but de comparer cette mise en scĂšne Ă  celle imaginĂ©e par Francis Poulenc en 1957 Ă  la Scala de Milan. Pourtant, le public pouvait se tourner au mĂȘme moment vers la mise en scĂšne relativement plus orthodoxe de ce mĂȘme opĂ©ra au ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es (Paris) par Olivier Py[6]. Ce mĂȘme public ne manque pas de s’offusquer d’une mise en scĂšne s’il l’estime contestable : par exemple de la Damnation de Faust d’Alvis Hermanis en dĂ©cembre 2015 Ă  l’OpĂ©ra de Paris [7] ; de la mise en scĂšne de Luc Bondy de Tosca au Metropolitan Opera de New York en 2009[8].


Qu’en est-il de la volontĂ© des auteurs de l’Ɠuvre premiĂšre, Bernanos et Poulenc ? Michel Kohlhauer, en charge de la rĂ©Ă©dition de la PlĂ©iade, a expliquĂ© pendant l’émission La Marche de l’histoire sur France Culture que Bernanos lui-mĂȘme n’était pas forcĂ©ment opposĂ© Ă  ce que son Ɠuvre soit interprĂ©tĂ©e[9]. Dans la biographie de Francis Poulenc par Henri Hell[10], il est prĂ©cisĂ©, Ă  la page 252, que les Dialogues des CarmĂ©lites « sont une tragĂ©die intĂ©rieure, la RĂ©volution française n’étant qu’une toile de fond ». De la mĂȘme maniĂšre concernant l’intention de Poulenc, ce dernier a dit : « ce n’est pas tant la vĂ©ritable histoire des carmĂ©lites, bouleversante d’ailleurs, qui m’a dĂ©cidĂ© Ă  entreprendre cette Ɠuvre que la prose magnifique de Bernanos dans ce qu’elle a de plus spirituel et de plus grave. Ce qui pour moi, compte tout autant que la « peur blanche » c’est l’idĂ©e si bernanosienne de la communion et du transfert de la grĂące »[11].


Une nouvelle fois, cette dĂ©cision rappelle que la justice française est extrĂȘmement protectrice du droit des auteurs et des ayants droit, et tout particuliĂšrement du droit moral, Ă  l’image de la dĂ©cision sur The misfits de John Huston[12].


2. La cour prononce des sanctions qui sonnent le glas de cette mise en scĂšne


Les sanctions qui ont Ă©tĂ© prononcĂ©es sont extrĂȘmement sĂ©vĂšres au vu de la jurisprudence antĂ©rieure. Si les reprĂ©sentations elles-mĂȘmes ne sont pas interdites, puisque le juge de la mise en Ă©tat avait dĂ©cidĂ© dĂšs 2012 qu’il n’était pas compĂ©tent pour juger de ces reprĂ©sentations ayant eu lieu en dehors du territoire français :


(i) La commercialisation du vidéogramme sous une forme électronique ou physique est interdite en tous pays ;

(ii) La télédiffusion en tous pays par la chaßne Mezzo du vidéogramme est également interdite.


Ces sanctions sont d’autant plus sĂ©vĂšres qu’il apparaĂźt que les ayants droit ayant agi en l’espĂšce, ayants droit au troisiĂšme degrĂ©, n’ont pas Ă©tĂ© expressĂ©ment dĂ©signĂ©s par Francis Poulenc, voire mĂȘme ont Ă©tĂ© Ă©cartĂ©s, celui-ci ayant insistĂ© notamment sur le fait que « seule » sa niĂšce Brigitte Manceaux – dĂ©cĂ©dĂ©e peu aprĂšs lui - devait hĂ©riter.


Pourtant, la jurisprudence rĂ©pugne normalement Ă  interdire une Ɠuvre – le metteur en scĂšne est auteur - et propose souvent d’autres alternatives, notamment informer les spectateurs de la violation du droit moral, tout en exposant les raisons qui permettent de caractĂ©riser l’atteinte.


Dmitri Tcherniakov, pour sa part, ne s’est pas laissĂ© impressionner. En ce moment mĂȘme, sa mise en scĂšne de PellĂ©as et MĂ©lisande Ă  l’OpĂ©ra de Zurich Ă  rebours de l’Ɠuvre initiale de Debussy en a dĂ©concertĂ© plus d’un[13].


[1]« Quand la justice censure un opéra de Bernanos et Poulenc », Jean-Marc Proust, Slate, 22 octobre 2015, http://www.slate.fr/story/108731/justice-censure-bernanos-poulenc-dialogues-carmelites

[2] DĂ©cision de la cour d’appel de Paris, pĂŽle 5, ch. 1, 13 oct. 2015, n°14/08900, Bernanos et a. c/ OpĂ©ra de Munich et a.

[3] Propos d’Antoine Guillot dans sa chronique sur France Culture, le 22 oct. 2015

[4] DĂ©cision de la cour d’appel de Paris, pĂŽle 5, ch. 1, 13 oct. 2015, n°14/08900, Bernanos et a. c/ OpĂ©ra de Munich et a.

[5] Ibid.

[6] Représentation à partir de 2013

[7] http://www.francemusique.fr/actu-musicale/la-damnation-de-faust-huee-bastille-115945

[8] http://www.lemonde.fr/culture/article/2009/09/23/l-exemplaire-tosca-de-luc-bondy-soiree-d-opera-parfaite-huee-a-new-york_1244107_3246.html

[9] Emission La Marche de l’histoire, par Jean Lebrun, du 28 oct. 2015 sur Georges Bernanos

[10] Francis Poulenc, Henri Hell, 1978, Ed. Fayard

[11] Lettre de Francis Poulenc du 16 oct. 1961 publiĂ©e dans le numĂ©ro des Cahiers de l’Herne de janvier 1963 consacrĂ© Ă  Georges Bernanos.

[12] Civ. 1ùre, 28 mai 1991 : Bull. civ. I, n° 172 – D. 1993. 197, note Raynard

[13] http://wanderer.blog.lemonde.fr/2016/05/18/opernhaus-zurich-2015-2016-pelleas-et-melisande-de-claude-debussy-le-14-mai-2016-dir-mus-alain-altinoglu-ms-en-scene-dmitri-tcherniakov/

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